FIN DE L’ORGANISATION DES NATIONS UNIES OU RETOUR AUX EMPIRES DES PUISSANCES ?

 

Introduction : l’horizon d’une rupture systémique

L’ordre international issu de 1945 reposait sur une ambition normative inédite : substituer à la loi du plus fort une architecture juridique fondée sur la sécurité collective.

La Charte des Nations Unies érigeait l’interdiction du recours unilatéral à la force en principe cardinal, ne tolérant d’exception qu’en cas de légitime défense ou d’autorisation explicite du Conseil de sécurité.

La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, sans mandat formel du Conseil de sécurité, s’inscrit dans un contexte plus large de fragmentation normative et de rivalités stratégiques accrues. Cet épisode n’est pas seulement un événement militaire ; il est révélateur d’une mutation plus profonde : le passage d’un ordre institutionnalisé à un système marqué par la compétition de puissances.

L’analyse, dans les lignes qui suivent, afin d’interroger la portée de cette transformation, mobilise trois cadres doctrinaux majeurs : le réalisme offensif, la théorie de l’hégémonie bienveillante et la théorie critique.

I. Ambition normative et limites structurelles de la sécurité collective

La sécurité collective repose sur un postulat fondamental : la paix internationale ne peut être préservée que par une réponse unifiée aux actes d’agression. Le Conseil de sécurité incarne ce mécanisme, concentrant la légitimité de l’usage de la force au nom de la communauté internationale.

Durant la guerre froide puis dans l’immédiat après-guerre froide, les États-Unis ont souvent cherché à inscrire leurs interventions dans ce cadre, fût-ce de manière controversée. Ainsi en est-il de la guerre du Golfe de 1991, de l’intervention en Libye en 2011 ou encore la régularisation institutionnelle du Kosovo qui ont maintenu, au moins formellement, un lien avec l’Organisation des Nations unies.

Toutefois, cette conformité procédurale masquait déjà une tension profonde du fait que la sécurité collective dépend, en dernière instance, de la volonté politique des grandes puissances. Notons d’ailleurs que le droit de veto consacre cette asymétrie structurelle. Lorsque l’intérêt stratégique d’un membre permanent est en jeu, la paralysie institutionnelle devient inévitable.

La guerre contre l’Iran illustre cette fragilité : en l’absence de consensus au Conseil, la puissance agit en dehors du cadre multilatéral, révélant la dépendance du système à l’égard des volontés étatiques dominantes.

II. La théorie du réalisme offensif ou la primauté structurelle de la puissance

Le réalisme offensif, notamment tel que formulé par John MEARSHEIMER, postule que l’anarchie internationale contraint les grandes puissances à rechercher la maximisation de leur puissance relative afin d’assurer leur survie. Les institutions internationales, loin de contraindre réellement les États dominants, reflètent et cristallisent des rapports de force préexistants.

Dans cette perspective, l’intervention contre l’Iran apparaît comme une stratégie rationnelle visant à préserver la primauté américaine au Moyen-Orient et à maintenir l’avantage stratégique d’Israël. L’argument juridique importe moins que la logique structurelle : empêcher l’émergence d’un pôle régional susceptible de remettre en cause l’équilibre favorable aux intérêts occidentaux.

Le contournement du Conseil de sécurité n’est donc pas une anomalie mais l’expression normale d’un système anarchique où la puissance demeure l’ultime arbitre.

III. La théorie de l’hégémonie bienveillante : de l’autolimitation à la désinstitutionalisation

La théorie de l’hégémonie bienveillante soutient qu’un ordre international stable nécessite une puissance dominante capable de fournir des biens publics globaux comme la stabilité monétaire, la sécurité maritime, le cadre commercial ouvert.

Après 1945, les États-Unis ont assumé ce rôle en soutenant la création d’institutions telles que l’ONU et le système de Bretton Woods. Cette architecture reposait sur une autolimitation stratégique ou volontaire : la puissance hégémonique acceptait de s’inscrire dans des règles communes afin de légitimer son leadership.

Or, l’évolution récente marqué notamment par le retrait des Etats Unis des agences onusiennes, les sanctions extraterritoriales, les mesures commerciales hors du cadre de l’Organisation mondiale du commerce, suggère une désinstitutionalisation progressive de ce leadership.

L’hégémonie devient moins normative et davantage transactionnelle : stratégiquement les Nations Unies sont devenues un obstacle à l’hégémonie américaine.

La guerre contre l’Iran peut être interprétée comme un jalon supplémentaire dans cette transformation : l’hégémon n’entend plus nécessairement soumettre sa puissance à une validation collective.

IV. Israël, les normes onusiennes et la hiérarchie implicite du système

La question israélo-palestinienne constitue depuis des décennies un point nodal de l’illustration des tensions entre normativité juridique et réalités politiques. La Résolution 2334 du Conseil de sécurité a qualifié les colonies israéliennes de contraires au droit international. Mais Israël continue et même consolide cette pratique sous la condescendance occidentale.

Bien plus, l’absence de mécanismes coercitifs effectifs et le soutien diplomatique américain ont limité l’impact de cette normativité.

L’Organisation des Nations unies apparaît ainsi confrontée à une asymétrie d’application du droit, nourrissant la perception d’un ordre hiérarchisé.

La guerre contre l’Iran s’inscrit dans cette continuité : la règle universelle apparait comme mise en subordination à la configuration des alliances stratégiques.

 

V. Les opérations de maintien de la paix mises à l’épreuve

L’autorité normative de l’ONU dépend aussi de son efficacité opérationnelle. Or, plusieurs missions illustrent les limites structurelles du maintien de la paix contemporain.

En République démocratique du Congo, la Mission de l'Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO) a été confrontée à des contestations populaires et à des défis sécuritaires persistants. Malgré des mandats robustes, l’absence de solution politique durable a réduit l’impact militaire. La Mission a avoué être moins équipée que l’Armée rwandaise.

Au Soudan, la Mission conjointe des Nations unies et de l'Union africaine au Darfour (UNAMID) a illustré les limites d’une mission hybride confrontée à un environnement hostile et à un soutien international fluctuant.

Ces expériences nourrissent le scepticisme réaliste, en effet sans convergence stratégique des grandes puissances, la sécurité collective demeure fragile.

VI. Normalisation des contournements institutionnels

La guerre contre l’Iran s’inscrit dans une séquence plus large d’une tendance accentuée de banalisation de l’action hors cadre onusien.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a paralysé le Conseil de sécurité, illustrant la limite structurelle du veto. Les réponses occidentales (sanctions massives, soutien militaire indirect, etc.) ont été organisées en dehors du mandat collectif.

Les interventions turques en Syrie, la guerre au Yémen, ou encore les sanctions extraterritoriales américaines contre divers États témoignent d’une fragmentation normative croissante. Les coalitions ad hoc remplacent progressivement la centralité des institutions de la sécurité collective.

Cette normalisation du contournement affaiblit la fonction régulatrice universelle de l’ONU.

 

VII. La théorie de la lecture critique : vive les contradictions internes à la sécurité collective

La théorie critique rappelle que l’ordre international n’a jamais été parfaitement égalitaire. Le droit de veto incarne une hiérarchie institutionnalisée. La crise actuelle ne signale pas seulement un affaiblissement ; elle révèle les contradictions originelles du système.

L’Organisation des Nations unies fonctionne comme un espace de négociation des puissances plutôt que comme une autorité supranationale autonome. La tension entre universalité normative et asymétrie politique constitue son paradoxe constitutif. Quoique l’on dise, quoique l’on pense.

VIII. Vers un néo-impérialisme multipolaire

L’histoire avant 1945 fut dominée par des systèmes impériaux compétitifs où la force structurait les relations internationales.

Aujourd’hui, la montée des rivalités stratégiques, la fragmentation des alliances et la marginalisation des mécanismes universels évoquent une configuration analogue, certes modernisée.

La multipolarité émergente ne signifie pas nécessairement équilibre ; elle peut signifier compétition accrue et hiérarchies renouvelées.

IX. L’Afrique dans la recomposition néo-impériale : dépendance et vulnérabilité accrue

Pour les États africains, l’affaiblissement du multilatéralisme comporte des implications profondes que j’illustre par les cinq points suivants :

1. La réduction des garanties normatives

D’abord, l’ONU a souvent constitué pour les États africains un cadre de médiation et de protection juridique face aux pressions bilatérales. Son affaiblissement réduit les mécanismes de recours collectif et renforce l’exposition aux rapports de force directs.

2. L’Intensification des rivalités géostratégiques sur le continent

Ensuite, dans un contexte multipolaire, l’Afrique devient un espace de compétition pour l’accès aux ressources stratégiques, aux bases militaires et aux corridors logistiques. Les accords miniers, sécuritaires ou énergétiques risquent d’être négociés dans des conditions asymétriques. Les accords de Washington faisant école.

3. L’aggravation des dynamiques de dépendance

Bien plus, les théories de la dépendance ont montré que l’intégration périphérique dans l’économie mondiale reproduit des structures inégalitaires. La fragmentation du commerce mondial et les sanctions extraterritoriales exposent les économies africaines à des chocs exogènes incontrôlables. Ceci d’autant plus que les pays africains manquent de modèle de développement équilibré.

4. Le Risque de néocolonialisme renouvelé et sophistiqué

L’affaiblissement des règles multilatérales favorise des relations bilatérales dominées par la puissance financière, militaire ou technologique.

Le risque est celui d’une reconfiguration néocoloniale, où la souveraineté formelle masque une dépendance stratégique de manière plus sophistiquée et donc plus fragilisante.  Soulevant la question si les pays africains sont condamnés à être des colonies maquillées des grandes puissances aux différentes époques ?

5. La Possibilité d’une autonomie stratégique continentale

Toutefois, la multipolarité peut aussi ouvrir des marges de manœuvre. Si les États africains coordonnent leurs positions au sein de l’Union africaine et renforcent l’intégration régionale, ils pourraient transformer la compétition des puissances en levier de négociation.

L’enjeu réside donc dans les capacités africaines non seulement à concevoir un développement authentique et équilibré, mais aussi à dépasser la fragmentation interne (au niveau continental) pour peser collectivement dans un ordre international recomposé.

Ma Conclusion générale

Il me semble donc que la guerre contre l’Iran constitue moins un événement isolé qu’un symptôme d’une transformation structurelle de l’ordre international. L’analyse sur la base des trois théories a travaillé à en faire une démonstration.

Le réalisme offensif y voit la confirmation d’un système anarchique dominé par la puissance.

La théorie de l’hégémonie bienveillante y décèle l’érosion d’un leadership institutionnalisé.

La théorie critique y identifie la révélation d’un ordre hiérarchique jamais pleinement égalitaire.

L’Organisation des Nations unies ne disparaît pas ; elle voit sa centralité contestée. La question n’est plus seulement juridique, mais historique : le XXIe siècle consolidera-t-il la normativité collective ou consacrera-t-il le retour assumé de la politique de puissance ?

Pour l’Afrique, l’enjeu est existentiel : subir la recomposition néo-impériale ou transformer la multipolarité en opportunité stratégique.

Par

Luc LUTALA KYAD’I

Analyste politique, Analyste des questions internationales, Expert Electoral, Expert en Développement 4D

Téléphone : +243 81 520 3199  E-mail : lutalaky@gmail.com


 

 

Bibliographie indicative

Ouvrages théoriques :

  • Claude, Inis L. Swords into Plowshares: The Problems and Progress of International Organization, Random House.
  • Waltz, Kenneth. Theory of International Politics, McGraw-Hill.
  • Bull, Hedley. The Anarchical Society, Columbia University Press.

Thèses académiques :

  • Thèse, Université du Québec à Montréal : Le Conseil de sécurité à l’ombre de l’hégémonie américaine (2007).
  • Thèse, UCLouvain : La position américaine vis-à-vis des Nations Unies au XXIe siècle.
  • Thèse, University of Oxford : travaux sur l’efficacité des opérations de maintien de la paix.

Documents juridiques :

  • Charte des Nations Unies (1945).
  • Résolutions 678 (1990), 1244 (1999), 1973 (2011), 2334 (2016).
  • Cour internationale de Justice, Affaire Nicaragua c. États-Unis (1986).

 

 

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