FELIX TSHISEKEDI : DES CHOIX DIFFICILES ENTRE GESTION DES FRAGILITÉS ET AMBITIONS DE LEADERSHIP SOUS RÉGIONAL
Ça bouge tous azimuts dans la visibilité, la présence, l’entrée si pas le positionnement de la RDC dans différentes instances géostratégiques. Marquer la présence de la RDC, lever l’ombrage qui l’a reléguée depuis des années dans les fonds des salles, semblent être la hantise du Président Felix Tshisekedi. De la diplomatie directe, des alliances, des accords, des rapprochements avec les dynamiques des acteurs qui peuvent donner à la RDC de nouveaux gages de décollages : la Cop 26, l’Expo Dubaï 2020, la ratification de la loi sur le pont-route-rail Kinshasa- Brazzaville et tout dernièrement la signature du Protocole d’adhésion à la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est.
Si on peut aisément décrypter
dans ce large déploiement de la diplomatie d’intense présence une volonté de rendre
la RDC plus dynamique et plus présente sur tous les arènes, il faut noter que cela
ne va pas sans délicatesse dans les choix stratégiques. Felix TSHISEKEDI se
laisse-t-il aller à es concessions facilement faites ou fait-il face à des
choix stratégiques difficiles entre la soif d’ambitions de leadership sous
régional et la gestion des fragilités ?
Cette tribune veut tabler
sur la signature du Protocole d’adhésion à la Communauté Economique des Etats d
l’Afrique de l’Est, i) dégager les contextes, ii) les forces, iii) les
faiblesses et iiii) Etablir les menaces et v) épingler les dilemmes.
Contexte de la
Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Est.
La Communauté d'Afrique
de l'Est a initialement été fondée en décembre 1973, puis a été dissoute en 1977 avant d'être recréée le . C’est une organisation internationale de sept pays de l'Afrique de l'est
comprenant le Burundi (2007), le Kenya (2001), l'Ouganda (2001), le Rwanda(2007), le Soudan du Sud (2016), la Tanzanie (2001), et la République démocratique du Congo (2022). Elle couvre
une superficie de 1,8 million de km2 avec une population de près de 232 millions d’habitants.
La CAE est, potentiellement,
un ensemble précurseur de l'établissement d'une Fédération d'Afrique de l'Est, un État fédéral de ses sept membres en un seul pays.
C’est donc un bloc engagé dans un processus à la fois politique et économique. La
RDC vient donc d’adhérer à un bloc dans lequel il est important de dégager les
dynamiques de puissance.
Nous avons à faire à une zone économique très compétitive avec des forces évidentes, notamment
En terme de Produit Intérieur Brut (PIB) le
positionnement des pays se place comme suit :
Kenya 1711 US$ par
habitant, Ouganda 1074 US$ par habitant, Rwanda 773 US$ par habitant, Burundi 275 US$
par habitant, la Tanzanie 1051 US$ par habitant et la RDC 562 US$ par
habitant.
En terme de croissance
économique, les pays se positionnent comme suit : Kenya, croissance massive
de 125 % sur les 5 dernières années ; l’Ouganda croissance entre 3,5% et
4%, le Rwanda 8% entre 2000 et 2018 et 5,7 % en 2021 ; Burundi 1,8%
en 2019, le PIB s'est contracté de 1,3% en 2020 et 2% en 2021 ; RDC
5,8 % en 2018 et 3,2% en 2021 ; Tanzanie 7% en 2018 ; 6,8% en 2019,
2,1% en 2020 ; à 4,9% en 2021.
En terme de quête de marché sous régional. la Tanzanie a eu une production agricole de 18,6 millions de tonnes en 2021 alors que son alimentaire national s’évaluait à 14,8 millions de tonnes. En 2022, le Gouvernement Tanzanien a augmenté le budget agricole. Le Kenya, pour sa part, à développer son industrie de transformation agricole et laitière ses dernières années. Tous ces Etats, sont des pays de haut consommation touristique.
Les compagnies aériennes de différents pays ont globalement la taille suivante :
Au , Kenya airways avait une flotte de 37
appareils (Boeing 737-700, Boeing 737-800, Boeing 787–8, Boeing 777-300 et 15 Embraer 190). Pour la RDC, Congo Airways a
une flotte opérationnelle de 4 appareils dont 2 Airbus A320 et 2 Bombardier Q400 et une commande de 2 Embraer 195-E2 passée pour livraison en 2022. Pour le Rwanda, RwandAir a une flotte de 12
appareils dont des Airbus A330-200, Airbus A330-300, Boeing 737-700, Boeing 737-800 et 4 appareils en commande. Air Tanzanie, a une
flotte de 8 appareils, Air Burundi 1 appareil, Ouganda Airlines a une flotte de
6 appareils dont des Airbus A330-800 et des Bombardiers.
Les
faiblesses de la Zone : cette zone n’a pas de monnaie commune, ni de banque
commune et présente des disparités, voire de croisement des marchés. Ainsi
certains pays font partie de plusieurs zones économiques sous régionales, comme
le Rwanda et la RDC (SADC) et la RDC (communauté économique des pays de l’Afrique
centrale).
La zone présente également
une inégalité de croissance et d’opportunités entre ses membres. La conquête du
marché sous régionale dépendant de la production nationale pour chaque pays, de
la capacité des entreprises nationales à s’installer et à investir hors pays
dans la zone.
En l’absence d’une monnaie
commune, d’une banque commune et d’une politique commune, il faut supposer que
les équilibres dans cette zone tiennent encore et pour beaucoup de l’équilibre
de forces et de la capacité des entreprises et des Etats membres à saisir les
opportunités qu’offrent la zone de manière compétitive.
Fragilité de la RDC face
aux enjeux de compétitivité dans cette zone : la RDC ne pourra pas
exploiter le marché de la zone sur le plan agricole et risque d’être servir de
marché de consommation pour les autres. Elle hypothéquerait l’opportunité de développer
son agriculture, quand on sait que les autres pays rêvent ouvertement de conquérir
le marché de la RDC et que celle-ci en même temps, selon le PAM et le FAO, subirait
une crise alimentaire qui touche un quart du pays. « Près de 27 millions
de personnes seraient confrontées à une insécurité alimentaire aiguë d'urgence
en RDC ».
La faible productivité
locale doublée des prix au-dessus du pouvoir d’achat des populations
saura-t-elle résister face à une concurrence massive des produits venant d’autres
pays de la zone.
L’industrie de la RDC,
est aussi peu compétitive pour espérer qu’elle se lancera à la conquête du
marché des investissements dans la zone. En effet le doing business donne un
classement peu flatteur pour nous : Au classement mondial les pays de la zone
occupent respectivement les places suivantes Kenya 56 ; Ouganda (116) ;
Rwanda (38) ; Burundi (166) ; Tanzanie (141) et RDC (183).
Il est ainsi important de
prendre conscience des menaces que comporte cette adhésion. Ces menaces
appelleraient le gouvernement à tripler les efforts de promotion de la
production et des entreprises nationales.
Les
aspects stratégiques et géopolitiques de l’adhésion :
De toute évidence, du
moins à court terme, le choix de la RDC semble avoir été dicté par les
paramètres stratégiques et géopolitiques. L’insécurité que traverse le pays a
des ramifications extérieures indiscutables à ce jour. Le reproche souvent jeté
à la face du monde tient de l’immensité du pays et de ses ressources et de la nécessité
pour la RDC de partager ses avantages avec les pays voisins. On oubliera pas
que le plan de balkanisation de la RDC n’a fini de faire couler encre et
salive.
A l’épreuve des
observations, non seulement l’adhésion de la RDC aux différentes zones économiques
renforce ses clés de sécurité et de soutiens dans son contexte, mais encore en
ouvrant les avantages de ses ressources aux plus de pays la stratégie semble
viser à diluer la menace et les revendications. Plus de témoins de sa bonne foi
autour de soi, n’est-ce pas une arme et un atout? Si tous les voisins ont des intérêts
en RDC, qui d’entre eux voudra que la RDC soit dépecée ? En fait est-ce un
retour au concept historique du bassin du Congo zone de commerce international ?
Il ne serait pas inutile de rappeler ma tribune sur l’intérêt national. Bien que les hypothèses soient ainsi posées, avec clarté, on mesure d’une part la délicatesse de jeter une RDC avec tant de fragilités dans une compétition féroce des intérêts face à des conquérants aguerris. I l y a ce malaise, intensément vécu par une partie de la population qui voit, là, un bradage des intérêts nationaux.
Mais d’autre part,
faut-il attendre avant de vouloir ces trois choses : faire de la RDC un
pays visible, présent dans les enjeux tout en cherchant à conjurer la menace de
la balkanisation ?
Il nous semble qu’ici,
Felix Tshisekedi a devant lui, en dépit de tout ce qui peut lui être reproché,
un choix difficile entre la gestion des fragilités de notre pays et la capacité
de saisir les opportunités de leadership et de repositionnement.
Luc LUTALA KYAD’ I
Analyste politique et
électoral.
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