Kinshasa : bilan de la confrontation « Ville morte » contre « Mobilisation pour le changement de la Constitution »
Je suis Luc LUTALA.
Au cours de la semaine écoulée, Kinshasa a été le théâtre de deux démonstrations politiques aux objectifs opposés : d'une part, la journée « ville morte » du 3 juin, initiée par l'opposition pour dénoncer le projet de changement de la Constitution ; d'autre part, la mobilisation du 5 juin organisée par des mouvements citoyens proches du pouvoir et plusieurs églises de réveil pour soutenir ce même projet de changement de la Constitution.
Comme annoncé dans nos précédentes analyses, notre objectif n'est pas seulement de relater les événements, mais également d'en examiner la portée politique, les enseignements et les conséquences possibles pour l'avenir du pays.
Une ville morte largement suivie malgré une forte contre-mobilisation officielle
L'un des enseignements majeurs du 3 juin réside dans le contraste observé entre les efforts déployés pour empêcher le succès de la ville morte et le niveau de ralentissement effectivement constaté dans plusieurs communes de Kinshasa.
La pression institutionnelle exercée avant l'événement
Dans les jours précédant l'événement, plusieurs autorités publiques se sont ouvertement impliquées dans la bataille de la mobilisation.
Le ministre de la Fonction publique avait notamment annoncé que les agents publics qui s'absenteraient sans justification s'exposeraient à des sanctions pouvant aller jusqu'à la perte de leur emploi.
Sur les réseaux sociaux, plusieurs vidéos devenues virales ont également montré des responsables politiques et administratifs appelant les opérateurs économiques à maintenir leurs activités, parfois dans un ton perçu comme particulièrement ferme par de nombreux observateurs.
Des allégations ont également circulé selon lesquelles des membres des Forces du Progrès, mouvement proche du parti présidentiel, auraient exercé des pressions sur certains vendeurs ou procédé à des confiscations de marchandises dans certains quartiers de Limete. Ces faits, largement relayés dans les débats publics, mériteraient toutefois d'être établis de manière indépendante avant toute conclusion définitive.
Le bilan concret du 3 juin
Malgré ce contexte de forte contre-mobilisation institutionnelle, les observations recueillies le 3 juin dans plusieurs communes de Kinshasa ont montré une activité largement inférieure à celle d'une journée ouvrable ordinaire.
La circulation routière a été fortement réduite sur plusieurs axes majeurs de la capitale. De nombreux établissements scolaires sont restés fermés ou ont fonctionné avec un effectif très limité. Plusieurs marchés et centres commerciaux ont enregistré une fréquentation particulièrement faible.
Les transports urbains ont également tourné au ralenti. Une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux montrait une longue file de motocyclistes sans clients, l'un d'eux déclarant : « Monsieur le Gouverneur, nous sommes sortis sur votre ordre, mais il n'y a pas de clients à transporter. »
Les témoignages recueillis dans plusieurs communes convergent vers un même constat : Kinshasa n'était pas totalement à l'arrêt, mais elle ne ressemblait pas non plus à une journée normale. Dans certains quartiers populaires, des tensions localisées ont été signalées, sans toutefois dégénérer en incidents majeurs.
Au regard des observations effectuées à Mont-Ngafula, Kintambo, Gombe, Ngaba, Lemba, Limete, Tshangu, N'Djili ainsi que des informations provenant de plusieurs villes de province, la journée du 3 juin apparaît comme l'une des opérations de mobilisation passive les plus significatives observées à Kinshasa depuis la première transition politique du pays, intervenue en 2019.
Un impact qui dépasse Kinshasa
Les informations recueillies à travers différentes provinces montrent que l'appel à la ville morte n'a pas produit partout les mêmes effets.
Certaines villes et certains centres urbains ont connu un ralentissement visible des activités, tandis que d'autres provinces, notamment le Sankuru et le Maniema selon les informations disponibles, ont poursuivi leurs activités de manière relativement normale.
Cette diversité de situations rappelle que l'opinion congolaise demeure plurielle et que les dynamiques observées dans la capitale ne se reproduisent pas automatiquement dans l'ensemble du pays.
Néanmoins, l'événement a démontré une capacité de mobilisation nationale de l'opposition que peu d'observateurs étaient prêts à reconnaître publiquement quelques jours auparavant.
Le 5 juin : une démonstration de présence plus qu'une démonstration de force
Deux jours plus tard, les partisans du changement de la Constitution ont organisé leur propre mobilisation.
Organisation et déroulement
Portée principalement par l'Église de Réveil du Congo, la Coalition Citoyenne pour la Nation ainsi que plusieurs organisations alliées, la marche avait pour objectif d'afficher un soutien populaire au changement de la Constitution du 18 février 2006 et de sensibiliser l'opinion sur ce que ses promoteurs considèrent comme les limites du texte actuel.
Le point de départ officiel était situé à Limete, avec pour point de chute le Palais du Peuple, où un message de soutien au changement de la Constitution a été lu.
Les organisateurs avaient annoncé une mobilisation importante et appelé les jeunes, les femmes et les hommes à participer massivement à cette démonstration de soutien.
Un encadrement sécuritaire renforcé
Contrairement à la journée du 3 juin, cette manifestation a bénéficié d'un encadrement sécuritaire particulièrement visible.
Les forces de l'ordre avaient été fortement mobilisées afin de prévenir tout incident et d'assurer le déroulement de l'activité dans le calme. Les autorités policières avaient donné des consignes de vigilance maximale afin d'éviter tout trouble à l'ordre public.
Sur le plan sécuritaire, l'objectif a été atteint. Aucun incident majeur n'a été signalé et la marche s'est déroulée dans un climat globalement maîtrisé.
Une portée politique plus nuancée
Cependant, sur le plan politique, la démonstration recherchée apparaît plus nuancée.
Alors que les organisateurs avaient annoncé une mobilisation massive susceptible de démontrer une adhésion populaire importante au changement de la Constitution, les observations disponibles ne permettent pas d'affirmer qu'une dynamique comparable à celle annoncée a effectivement été atteinte.
La manifestation a permis aux partisans du changement de la Constitution de rendre visible leur présence dans l'espace public, de montrer que le projet dispose d'un soutien organisé et de démontrer leur capacité à mobiliser certaines structures ecclésiales et citoyennes.
Toutefois, elle n'a pas produit le même effet politique que la journée ville morte du 3 juin. Alors que cette dernière avait réussi à ralentir sensiblement le fonctionnement de la capitale malgré les appels des autorités à maintenir les activités, la marche du 5 juin a surtout démontré l'existence d'un noyau organisé de soutien au changement de la Constitution sans pour autant donner l'impression d'une adhésion populaire massive comparable à celle annoncée par ses organisateurs.
Qui remporte la bataille politique ?
Si chaque camp revendique aujourd'hui la victoire, les deux événements n'ont pas produit les mêmes effets politiques.
L'opposition a démontré sa capacité à influencer le comportement collectif des citoyens, notamment dans la capitale, où le ralentissement des activités a été perceptible malgré les multiples appels à la reprise normale du travail.
Les partisans du changement de la Constitution ont quant à eux démontré leur capacité à organiser une mobilisation visible, encadrée et pacifique, portée notamment par plusieurs organisations religieuses et citoyennes favorables à leur projet.
Mais la comparaison des deux séquences révèle surtout que le débat sur le changement de la Constitution est désormais devenu un véritable sujet de mobilisation populaire et non plus seulement une discussion réservée aux élites politiques.
Un autre élément mérite d'être souligné : le débat sur le changement de la Constitution semble avoir contribué à faire sortir une partie de l'opinion publique de la relative réserve qui caractérisait une grande partie de la période ouverte en 2019 avec l'arrivée au pouvoir du président Félix Tshisekedi.
Pendant plusieurs années, le chef de l'État a bénéficié d'une forme de patience collective liée à l'alternance historique qu'il incarnait et aux attentes suscitées par son accession au pouvoir. Les événements de cette semaine suggèrent que cette période pourrait entrer dans une nouvelle phase où les choix institutionnels du pouvoir seront soumis à un niveau de débat public, de contestation et d'examen beaucoup plus élevé.
Au-delà des événements : un signal politique
Le principal enseignement de cette confrontation ne réside peut-être ni dans le nombre exact de commerces fermés le 3 juin ni dans celui des manifestants présents le 5 juin.
Il réside dans l'entrée de la question du changement de la Constitution au cœur du débat public national.
Pour la première fois depuis plusieurs années, un projet porté par le pouvoir a suscité simultanément une capacité de mobilisation significative de ses soutiens et une capacité de contestation visible de ses adversaires.
Plus de soixante-cinq ans après les événements du 4 janvier 1959, Kinshasa confirme son rôle historique de laboratoire politique de la République. Les signaux qui s'y manifestent continuent d'être observés, interprétés et souvent reproduits dans les autres provinces du pays.
Les semaines à venir permettront de déterminer si les journées des 3 et 5 juin constituent un simple épisode politique ou le début d'une nouvelle phase des rapports entre le pouvoir, l'opposition et l'opinion publique congolaise.
Une chose apparaît néanmoins déjà clairement : la bataille autour du changement de la Constitution ne se jouera pas uniquement dans les institutions. Elle se jouera aussi dans la rue, dans les médias, dans les églises, dans les réseaux sociaux et, surtout, dans l'opinion publique.
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