L’ECC ET LE MALAISE SUR LA QUESTION DU CHANGEMENT DE LA CONSTITUTION

 

Je suis Luc LUTALA.

Je vous propose une lecture approfondie de la dernière déclaration de l'Église du Christ au Congo. Au-delà des mots et des formules diplomatiques, nous analyserons sa portée politique, ses implications stratégiques ainsi que les dynamiques parfois invisibles qui semblent avoir façonné cette prise de position dans un contexte national marqué par de fortes tensions autour du projet de changement de la Constitution.

Que révèle réellement cette déclaration ? Quels équilibres cherche-t-elle à préserver ? Et que nous dit-elle de l'évolution des rapports entre les grandes forces morales, religieuses et politiques de notre pays ? C'est ce que nous allons examiner ensemble.


Introduction


La déclaration rendue publique par l'Église du Christ au Congo (ECC) à l'issue de la 66 session extraordinaire de son Comité Exécutif National, tenue du 4 au 7 juin 2026, constitue sans doute l'un des textes politiques et ecclésiaux les plus commentés de ces derniers jours. Dans un contexte national marqué par de fortes tensions autour du projet de changement de la Constitution, l'ECC a choisi une voie inhabituelle : celle de l'équilibre, de la prudence et de la neutralité.

Mais derrière cette posture conciliatrice se dessine un malaise profond qui mérite d'être analysé. 


Une déclaration fondée sur la sagesse plutôt que sur l'affrontement


Dans son message, l'ECC affirme s'exprimer sous le fondement de la sagesse divine au service du Règne de Dieu, un règne de paix, d'unité et de réconciliation. Elle indique avoir écouté les différentes parties prenantes de la crise : le pouvoir comme l'opposition. Plus encore, elle considère que les arguments des uns et des autres comportent une part de pertinence.

L'originalité de cette déclaration réside précisément dans cette volonté de ne pas choisir de camp.

L'ECC ne condamne pas la volonté du pouvoir de modifier la Constitution. Elle ne la soutient pas davantage. Elle ne se joint pas non plus au mouvement d'opposition qui s'est constitué contre cette initiative.

Entre les lignes, une conclusion semble néanmoins émerger : si changement constitutionnel il doit y avoir, celui-ci ne peut intervenir qu'à l'issue d'un dialogue national inclusif capable de restaurer la confiance et le consensus.

Cette position apparaît comme une tentative de désescalade dans un climat devenu explosif.


Une question qui divise le pays depuis 2024


Depuis 2024, la perspective d'une révision ou d'un changement de la Constitution s'est progressivement imposée dans le débat public.

Les partisans du Chef de l'État ont développé un argumentaire centré sur l'idée selon laquelle le Président de la République ne serait pas investi d'un simple mandat, mais d'une mission historique. Cette rhétorique a progressivement nourri les appels à une réforme institutionnelle profonde.

Lors de son dernier point de presse, le Chef de l'État a également évoqué la nécessité d'adapter certains dispositifs constitutionnels afin de répondre aux engagements pris dans le cadre des accords conclus avec Washington.

Cependant, cette dynamique intervient dans un contexte particulièrement délicat : Une partie du territoire national demeure sous occupation de groupes armés. La cohésion nationale apparaît profondément fragilisée. Les scandales de détournement des deniers publics se multiplient. La gouvernance publique est régulièrement mise en cause, au point que Kinshasa est devenue, pour beaucoup, le symbole des dysfonctionnements administratifs et de l'incapacité de l'État à répondre efficacement aux attentes des citoyens.

Dans ce contexte, le débat constitutionnel a progressivement cessé d'être un débat juridique pour devenir un affrontement politique et identitaire majeur, mettant en jeu le destin de tout le pays.

Plus inquiétant encore, toute voix critique a parfois été présentée comme une trahison nationale, une adhésion à la rébellion ou opposition personnelle au chef de l’Etat. Ceci a installé un climat d'intolérance rappelant les réflexes des systèmes de pensée unique.


La fin d'un rapport de force déséquilibré


Les deux mandats du Président de la République ont été caractérisés par un affaiblissement progressif des contre-pouvoirs politiques, citoyens et institutionnels.

Le Parlement, les institutions de contrôle et une grande partie de la classe politique ont souvent donné l'impression d'évoluer dans le même espace politique que le pouvoir. La société civile et la plupart des mouvements citoyens qui avaient combattu le régime Kabila semble être passés du côté du pouvoir. Dans ces conditions, il est naturel que l'opinion publique ait longtemps été façonnée principalement par le récit gouvernemental.

Cette situation a toutefois connu un tournant majeur avec la journée « ville morte » organisée par l'opposition regroupée au sein du mouvement C64, en référence à l'article 64 de la Constitution.

L'ampleur nationale de la mobilisation a surpris jusqu'aux observateurs les plus avertis. Elle a révélé une capacité de mobilisation que beaucoup pensaient disparue.

Plus encore, elle a modifié l'équilibre des forces dans le débat public.

Pour la première fois depuis longtemps, le pouvoir s'est retrouvé confronté à une contestation nationale visible, organisée et capable de produire un impact politique réel.

Cette journée a pris les allures d'une secousse politique majeure. Elle semble avoir marqué la fin d'un certain état de grâce et le réveil d'une conscience collective attachée à la défense du pacte républicain issu de la Constitution actuelle.


Le pacte républicain au cœur du malaise de l'ECC


C'est probablement sur ce terrain que se percoit le véritable inconfort de l'ECC.

Depuis 2024, l'ECC et la Conférence Épiscopale Nationale du Congo ont porté ensemble l'une des initiatives citoyennes les plus importantes de ces dernières années.

Leur démarche dans le cadre d’un Pacte social et économique pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands Lacs s'inscrivait dans une logique de rassemblement des forces nationales autour d'un projet commun.

Or, ce pacte repose fondamentalement sur la consolidation du pacte républicain existant.

L'idée centrale n'est pas de réinventer les fondements de l'État, mais de renforcer les mécanismes de gouvernance, de justice et de redistribution permettant à tous les Congolais de bénéficier des richesses nationales : sortir du cycle des instabilités, des rebellions répétitives et parvenir à plus de stabilité institutionnelle, à la paix et au développement.

Dès lors, comment soutenir l'ouverture d'un processus de changement constitutionnel tout en défendant simultanément un pacte national fondé sur la stabilité institutionnelle ?

C'est cette contradiction apparente qui semble traverser la déclaration de l'ECC.


Un éloignement progressif de la CENCO ?


La question est désormais posée.

La déclaration de l'ECC, bien que soigneusement rédigée, laisse planer une ambiguïté sur son positionnement réel.

Elle apaise les tensions sans définir clairement les valeurs ou les lignes rouges qui devraient guider la nation dans cette période critique. Elle privilégie la médiation plutôt que la confrontation. Mais ce choix suscite lui-même des interrogations.

Assistons-nous à une évolution stratégique de l'ECC ?

L'institution protestante est-elle en train d'emprunter un chemin autonome, distinct de celui qu'elle a longtemps parcouru avec la CENCO ?

Les spéculations se multiplient déjà. Certains évoquent les attentions particulières que le pouvoir réserverait à l'ECC. D'autres parlent de pressions politiques discrètes mais réelles. D'autres encore y voient simplement l'expression d'une culture protestante davantage portée vers la médiation que vers la confrontation institutionnelle.

Aucune de ces hypothèses ne peut être affirmée avec certitude.

Une chose demeure néanmoins incontestable : la déclaration de juin 2026 positionne l’ECC comme une nouvelle variable dans l'équation politique congolaise.


Une ambiguïté assumée


Le malaise perceptible dans le texte de l'ECC serait-il accidentel ou superficiel ?

A l’analyse, Il apparaît réfléchi, construit et assumé.

L'Église protestante semble avoir fait le choix de ne pas s'enfermer dans une logique binaire opposant partisans et adversaires du changement constitutionnel. Elle tente de préserver un espace de dialogue là où la société congolaise se polarise de plus en plus.

Reste à savoir si cette posture de médiation pourra être maintenue durablement.

Car à mesure que le débat sur la Constitution s'intensifie, la neutralité devient elle-même un choix politique.

Les prochains mois permettront de déterminer si l'ECC continuera à cheminer aux côtés de la CENCO dans la défense des mêmes principes et des mêmes combats citoyens, ou si nous assistons à l'émergence d'une fracture progressive au sein du traditionnel contre-pouvoir moral et religieux congolais.

Dans tous les cas, la déclaration de juin 2026 marque un tournant. Non pas parce qu'elle tranche le débat constitutionnel, mais précisément parce qu'elle révèle les hésitations, les tensions et les interrogations qui traversent aujourd'hui l'une des institutions les plus influentes du paysage national.

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