RAPPORT DE GLOBAL WITNESS SUR LE COLTAN DE LA RDC : UNE CONTRIBUTION UTILE, MAIS UNE ANALYSE GEOSTRATEGIQUE INCOMPLETE

 Je suis Luc LUTALA.

J’ai lu pour vous le rapport de Global Witness sur les mécanismes de contrebande du coltan de la mine de Rubaya, en RDC, vers le Rwanda, avant son intégration dans les circuits internationaux de commercialisation.

Ce rapport apporte des éléments importants sur les dynamiques de sortie illégale de ce minerai stratégique et sur les acteurs impliqués dans cette chaîne.

Tout en reconnaissant la pertinence de ces résultats, je vous propose une lecture complémentaire visant à élargir la compréhension de cette problématique. Le trafic des minerais stratégiques de la RDC ne peut être saisi uniquement à travers un circuit sectoriel limité ou un angle de vue restreint : il nécessite de percevoir l’ensemble des dynamiques régionales, économiques et géostratégiques qui en sous-tendent l’existence.

L’objectif est donc de replacer ces faits dans une vision plus globale, indispensable pour mieux comprendre les enjeux réels et les perspectives de solution durable.


Introduction


Le 10 juin 2026, Global Witness a publié son rapport intitulé : « Who Buys Rwanda's Smuggled Coltan? The Global Journey of Conflict Coltan from DRC to the World's Electronics ».

Cette enquête apporte des éléments utiles à la compréhension des mécanismes de circulation illicite du coltan dans la région des Grands Lacs et met en évidence plusieurs réalités qui méritent d'être prises en compte. Elle souligne notamment le rôle joué par certains exportateurs rwandais, les limites des mécanismes de traçabilité ainsi que l'implication d'acteurs chinois dans les chaînes de transformation et de commercialisation des minerais stratégiques issus de l'Est de la République démocratique du Congo.

Le rapport constitue ainsi une contribution importante au débat sur le commerce illicite des minerais.

Toutefois, notre lecture s'inscrit dans une perspective plus globale, géopolitique et géostratégique. Au-delà des circuits commerciaux eux-mêmes, il apparaît essentiel d'examiner les intérêts économiques, diplomatiques, industriels, sécuritaires et technologiques qui structurent aujourd'hui la compétition mondiale autour des minerais critiques.

Les minerais stratégiques sont désormais au cœur des politiques industrielles des grandes puissances. Ils conditionnent la transition énergétique, le développement des technologies numériques, la fabrication des batteries, des semi-conducteurs, des équipements militaires et de nombreux secteurs considérés comme essentiels à la souveraineté économique des États.

Dans cette perspective, le rapport met correctement en évidence le rôle des acteurs chinois dans la transformation des minerais, mais il gagnerait à examiner avec la même profondeur les acteurs occidentaux, moyen-orientaux et régionaux qui participent également aux chaînes de valeur mondiales. Les enjeux liés aux minerais stratégiques ne peuvent être appréhendés à travers le seul prisme d'un groupe d'acteurs. Ils impliquent un ensemble complexe d'intérêts étatiques, industriels, financiers et géopolitiques qui s'étendent bien au-delà de la région des Grands Lacs.

A ce titre, plusieurs omissions importantes limitent, selon nous, la portée de l'analyse et la compréhension complète des dynamiques qui entourent aujourd'hui le commerce des minerais de l'Est de la RDC.

 


1. La non prise en compte de l'accord entre l'Union européenne et le Rwanda


L’accord entre l’Union Européenne et le Rwanda sur les minerais stratégiques a fait l'objet de vives contestations de la part de la RDC, qui a mené un plaidoyer diplomatique soutenu en faveur de sa suspension ou de sa résiliation. Les autorités congolaises ont estimé que cet accord risquait de contribuer indirectement à la légitimation de minerais dont l'origine réelle pourrait être congolaise.

Le maintien de cet accord malgré les protestations officielles de Kinshasa constitue un élément majeur du contexte régional. Son incidence potentielle sur les mécanismes de traçabilité, sur les circuits de contrebande et sur les processus de blanchiment de l'origine des minerais aurait mérité une analyse plus approfondie.

Au-delà de sa dimension commerciale, cet accord s'inscrit dans une stratégie européenne plus large visant à sécuriser l'accès aux matières premières critiques nécessaires à sa transition énergétique et industrielle. Cette dimension géostratégique méritait également d'être intégrée à l'analyse.


2. Un examen insuffisant du rôle des entreprises occidentales et des nouveaux partenariats stratégiques


Le rapport n'examine pas suffisamment le rôle des entreprises occidentales, notamment américaines, présentes dans les chaînes de transformation, de raffinage, de négoce ou de commercialisation des minerais stratégiques transitant par le Rwanda et d'autres pays de la région.

Cette absence est d'autant plus surprenante que les États-Unis ont considérablement renforcé leur engagement économique dans le secteur des minerais critiques en Afrique centrale dans le cadre de leur stratégie de diversification des chaînes d'approvisionnement mondiales.

Par ailleurs, à la suite des engagements pris dans le cadre du processus de Washington entre la RDC, le Rwanda et les États-Unis, des mécanismes spécifiques de coopération économique et minière ont été développés avec chacun des pays concernés. Ces dispositifs sont susceptibles d'influencer les flux commerciaux régionaux, les investissements dans les infrastructures minières ainsi que les stratégies d'approvisionnement destinées aux marchés occidentaux.

L'impact de ces nouveaux partenariats sur la structuration du commerce régional des minerais mérite d'être davantage exploré.


3. Une concentration excessive de l'analyse sur les acteurs chinois


L'enquête semble concentrer l'essentiel de l'attention sur les acteurs chinois, présentés comme les principaux destinataires du coltan exporté depuis le Rwanda.

Il ne fait aucun doute que les entreprises chinoises occupent une place centrale dans les chaînes mondiales de raffinage et de transformation des minerais stratégiques. Toutefois, il serait réducteur de considérer que les enjeux se limitent à cette seule dimension.

Une analyse véritablement exhaustive devrait également examiner le rôle des négociants internationaux, des raffineries implantées hors de Chine, des plateformes commerciales situées dans le Golfe, des investisseurs internationaux, des fabricants de composants électroniques ainsi que des utilisateurs finaux occidentaux, moyen-orientaux et asiatiques qui bénéficient directement ou indirectement de ces chaînes d'approvisionnement.

Les minerais stratégiques ne deviennent pas des produits mondiaux au moment de leur extraction. Ils le deviennent parce qu'ils sont intégrés à des chaînes de valeur complexes impliquant une multiplicité d'acteurs répartis sur plusieurs continents.

Sans cette perspective élargie, il y a risque de produire une lecture partielle du phénomène, mettant en lumière certains acteurs tout en minimisant l'implication d'autres intervenants, tout aussi déterminants.


4. Faible prise en compte de l’ensemble corridors régionaux de la contrebande


Le rapport concentre principalement son attention sur le Rwanda comme voie de sortie des minerais de contrebande en provenance de l'Est de la RDC. Le rôle et la responsabilité du Rwanda doivent être fixés. Nous en convenons.

Cependant, la réalité régionale apparaît plus complexe. Plusieurs corridors commerciaux relient les zones minières congolaises aux marchés internationaux à travers l'Ouganda, le Burundi, la Tanzanie et le Kenya.

Les données économiques disponibles montrent notamment une progression spectaculaire des exportations d'or de l'Ouganda. Celles-ci sont passées d'environ 201 millions de dollars en 2022 à près de 2,3 milliards de dollars en 2023, avant de dépasser les 3 milliards de dollars en 2024 et d'atteindre environ 5,8 milliards de dollars en 2025.

Cette évolution soulève une question légitime : comment expliquer une telle croissance alors que l'Ouganda a longtemps été considéré comme un producteur relativement modeste d'or ?

Plusieurs analyses économiques ainsi que des déclarations officielles reconnaissent que ce pays s'est progressivement imposé comme une plateforme régionale de raffinage, de transformation et de réexportation de l'or provenant de différents pays voisins, notamment de l'Est de la RDC.

De même, les corridors passant par le Burundi mériteraient une attention particulière. Malgré la taille relativement modeste de son économie, ce pays occupe une position géographique stratégique dans les échanges régionaux et constitue un point de transit potentiel pour certaines filières minières.

La Tanzanie joue également un rôle majeur à travers le port de Dar es-Salaam, qui constitue l'un des principaux débouchés maritimes des pays des Grands Lacs. Une partie importante des minerais exportés depuis la région emprunte les réseaux routiers et ferroviaires reliant l'intérieur du continent à cette infrastructure portuaire.

Le corridor kényan, via le port de Mombasa représente lui aussi une voie logistique importante pour les flux commerciaux régionaux.

Dès lors, une analyse sérieuse des circuits régionaux de contrebande ne devrait pas se limiter au corridor rwandais. Elle devrait examiner l'ensemble des routes commerciales, des centres de raffinage, des mécanismes de traçabilité et des plateformes logistiques qui permettent aux minerais d'accéder aux marchés internationaux


5. La responsabilité des acteurs internationaux en aval


La question de la responsabilité des acteurs internationaux mérite d'être également abordée avec davantage d'équilibre.

Les réseaux de contrebande n'existent pas uniquement parce que des minerais franchissent clandestinement des frontières. Ils prospèrent également parce qu'il existe, en aval, des acheteurs, des négociants, des raffineries, des investisseurs, des institutions financières et des industries prêtes à intégrer ces minerais dans les chaînes d'approvisionnement mondiales.

Les mécanismes de certification, les exigences de diligence raisonnable, les procédures de contrôle des importations et les politiques d'approvisionnement responsable des grandes entreprises internationales constituent des éléments tout aussi importants que la surveillance des frontières régionales.

Une analyse exhaustive devrait donc examiner l'ensemble des bénéficiaires économiques de ces filières, qu'ils soient asiatiques, européens, nord-américains, moyen-orientaux ou régionaux.


Ouvrir la porte qui était fermée


Le rapport de Global Witness constitue une contribution importante au débat sur le commerce illicite des minerais dans la région des Grands Lacs. Il met en évidence plusieurs mécanismes préoccupants et soulève des questions légitimes concernant la traçabilité des chaînes d'approvisionnement. Elle a focalisé son attention sur le coltan de la mine de Rubaya et les corridors du Rwanda.

Cependant, cette analyse demeure incomplète au regard des enjeux géopolitiques, diplomatiques, économiques et stratégiques qui structurent aujourd'hui le marché mondial des minerais critiques.

Une approche plus équilibrée devrait intégrer l'ensemble des accords internationaux en vigueur, les intérêts des différentes puissances économiques impliquées, le rôle des multiples pays de transit, les infrastructures logistiques régionales ainsi que les effets des nouveaux partenariats stratégiques sur la circulation des minerais dans la région.

La question fondamentale n'est pas seulement de savoir par où transitent les minerais de contrebande ni qui les transforme en premier lieu. Elle consiste également à identifier l'ensemble des acteurs qui, tout au long de la chaîne de valeur mondiale, tirent profit de ces ressources stratégiques.

La lutte contre le commerce illicite des minerais congolais exige donc une approche globale, rigoureuse et impartiale, fondée sur l'ensemble des faits disponibles. À défaut, le risque demeure de produire des analyses partielles qui, volontairement ou non, concentrent l'attention sur certains acteurs tout en laissant dans l'ombre d'autres mécanismes essentiels à la compréhension du phénomène.

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